jeudi 31 janvier 2008

Lectures januaires

Que c'est difficile de trouver des adjectifs relatifs aux mois de l'année. Pour la plupart des mois, ils n'existent pas. Pourtant on retrouve sur Internet des tentatives pas trop idiotes, pas trop tarabiscotées. Ainsi on pourra peut-être un jour bientôt, si un grand journaliste ou un grand auteur décide de reprendre cette idée, retrouver dans notre dictionnaire un paliatif à cette lacune de la langue française. En voici une liste possible, avec en rouge les occurences présentes dans le grand livre des mots ou chez certains auteurs:
  • janvier : januaire,
  • février : fébruaire
  • mars : martien, martial
  • avril : avrillé, avrilien, aprilien
  • mai : maïalique, mayen
  • juin : junonien
  • juillet : juilletiste, julien
  • août : aoûtien, augustin
  • septembre : septembral
  • octobre : octobral
  • novembre : novembral
  • décembre : décembral
Qu'en pensez-vous?

Mais trève de digrétions...
Mon blog a maintenant un mois. Donc joyeux mensiversaire! Il est donc temps de faire un peu le point, de vous rappeler ma liste de lectures januaires et mes impressions maintenant à froid:

Littérature japonaise
Littérature scandinaveLitterature francophone :Littérature nipo-québéquoise :Littérature sud-americaine :
Littérature germanophone :
Quatorze livres en tout. C'est que ce mois a été chargé pour moi en tant que lecteur. C'est le premier mois depuis longtemps où j'ai autant lu. C'est la première fois que j'ai acheté autant de livres (j'ai du en acheter une grosse vingtaine). C'est la première fois depuis longtemps que je suis rentré dans une bibliothèque (j'ai déjà lu tous les livres que j'y avais emprunté)... Et deux challenges de lecture, qui commencent bien:

Alors espérons que février soit tout aussi propice, pour vous comme pour moi. Et peut-être pourrais-je alors vous offrir une belle liste de lectures fébruaires?

Les années douces : Kawakami Hiromi

Dans le bar où elle va boire un verre tous les soirs après son travail, Tsukiko rencontre par hasard, son ancien professeur de japonais, matière où elle n'a jamais excellée. Elle, célibataire endurcie, ayant gardé d'une certaine manière sa mentalité d'adolescente, lui, qu'elle appelera toujours "le maître", veuf depuis de longues années, vont s'y croiser régulièrement. Et lentement, au fil de ces rencontres jamais programmées, une relation étrange va se tisser entre eux.

Ce livre n'est pas une histoire continue, c'est une série d'anecdotes puisées dans leurs nombreuses rencontres, qui nous invite à une douce promenade dans le Japon moderne, avec en thème de fond la cuisine japonaise, le saké et la douceur de vivre du quotidien où il ne se passe pas grand chose, mais où ces petits riens participent au bonheur de vivre et nous bercent tout au long du roman. Car il ne se passe au final presque rien dans ce roman. Et pourtant, cette histoire est si simple qu'il est difficile de dire pourquoi on ne peut la quitter. Un livre délicat, poétique, sensuel, et d'une gourmandise débordante...

Ce livre a reçu le prix Tanizaki en 2000.
Voir aussi les avis de Yueyin, Allie, Papillon, BMR&MAM et Xavier Plathey

vendredi 25 janvier 2008

La Grossesse : Yôko Ogawa

Ma cure d'Ogawa continue. Il faudra que je passe un de ces quatre en bibliothèque pour faire renouveler mon ordonnance... Peut-être la formule préférée du professeur? Mercredi soir, j'avais fini La Grossesse... J'ai mis du temps à écrire ce post. Mais peut-être est-ce mieux... D'y repenser à tête reposée...

Histoire :

Depuis le début de la grossesse de sa sœur, la narratrice consigne dans un journal les moindres transformations physiques de la future mère. Et quand celle-ci, passé la période des nausées, retrouve un appétit vorace, elle s'empresse de lui préparer des marmelades de pamplemousses, dont elle la régale et la gave à plaisir. Peu à peu la peau, peut-être toxique, et la chair des fruits viennent se mêler, dans son esprit, à l'effervescence mystérieuse du mystère de la gestation.

Commentaire :

J'ai donc continué ma cure d'Ogawa par "La Grossesse". C'est un livre très dérangeant qui nous entraine dans une atmosphère mièvre et malsaine, presque morbide. Comme dans de nombreux livres d'Ogawa, au fil des pages, une espèce de malaise prend le lecteur, qui ne disparaît pas avant la dernière page.

Dans ce livre, deux aspects sont traités. Tout d'abord le rapport à la nouriture, ce qui d'après moi est le point le plus important du livre. C'est par l'aversion pour toute odeur due aux nausées du début de grossesse, puis par la boulimie une fois les nausées passées et l'engraissement rapide (c'est vraiement le mot juste qui vient à l'esprit lorsqu'on lit le livre) que l'auteur nous dévoile les névroses d'une femme enceinte dépressive.

Le second aspect morbide se situe dans la description par la naratrice de la grossesse. Avec d'un côté la dépression prénatale de la femme enceinte et de l'autre l'incompréhension de la situation d'une fille dont les parents sont morts trop jeunes, élevée par sa soeur, mais qui ne semble pas avoir reçu les clefs pour apréhender sa féminité et le désir maternel, et qui maintenant semble un peu de trop dans cette nouvelle famille qui se construit, Ogawa nous dépeint une fresque morbide de l'attente d'un enfant.

Comme toujours, Ogawa pousse son récit jusqu'à l'obsession, au désordre mental. Car c'est un lien familial trop exagéré entre une jeune fillé et sa soeur enceinte qui nous est proposé par l'auteur. Elle maintient le propos entre ironie et cruauté, entre jalousie et dévouement, au bord d'un abîme où la vie menace d'engendrer la mort.

Nous avons longtemps discuté de cette nouvelle avec Loutarwen. Certes, pour tous les deux, cette nouvelle n'est de loin pas la meilleure d'Ogawa, même si elle a remporté en 1991 le prestigieux prix Akutagawa qui récompense les nouvelles et romans courts japonais. Mais je n'aurais pas un avis aussi négatif qu'elle sur cette nouvelle. Nous n'avons pas ressenti ni surligné les mêmes choses... Mais peut-être est-ce logique qu'on ait pas le même rapport à la grossesse? Alors à vous de juger...

jeudi 24 janvier 2008

L'Annulaire : Yôko Ogawa

Eh oui, je continue ma cure d'Ogawa (une cuillers le matin dans le métro, une cuillers le soir au retour et si besoin, une cuillère au coucher le soir). Cette fois-ci, c'est l'annulaire qui est passé à la casserole (toute envie antropophage mis à part).

Histoire :
A la suite d'un léger accident de travail dans une fabrique de limonade au cours duquelelle perd un bout de son annulaire, une jeune provinciale décide de changer de travail et trouve un emploi de réceptionniste auprès de M. Deshimaru, étrange taxidermiste directeur d'un laboratoire de spécimen. Dans ce lieu étrange, ancien foyer de jeunes filles pratiquement désert, elle reçoit la clientèle avant que M. Deshimaru ne recueille, analyse et enferme à jamais les blessures et les souvenirs de ceux qui désirent échapper à leur mémoire: champignons, objets de la vie courrante, partitions, os d'oiseaux, blessures... Sans vraiment comprendre ce qui se joue, elle est progressivement fascinée par cet étrange scientifique qui exerce sur elle un pouvoir étrange.

Mon avis :
Une histoire déroutante, une écriture déconcertante, simple et épurée, pleine de non-dits mais assez explicites pour attirer le lecteur vers cette atmosphère étrange typique des nouvelles de Yôko Ogawa. Dans cette nouvelle, on retrouve un atmosphère un peu moins malsaine que dans d'autres de ses romans (Hôtel Iris, Les abeilles), un peu comme dans le réfectoire un soir et une piscine sous la pluie. La nouvelle pénètre, davantage encore que ses autres romans, dans le territoire de l'envoûtement et de l'étrange, et révèle, au coeur du suspense, l'empreinte d'une douleur qui va jusqu'au fétichisme.

Je pense que c'est le meilleur livre pour commencer l'oeuvre de Yôko Ogawa. De toute façon, avec Ogawa, soit on a aimé un livre et on adorera toute son oeuvre, soit on déteste, définitivement. Et pour les cinéphiles, l'oeuvre a été adaptée par Diane Bertrand au cinéma.

lundi 21 janvier 2008

Die Gedanken sind Frei : Tomi Ungerer

Tomi Ungerer est Alsacien, comme vous-mêmes êtes Breton, Parisien, Basque, Québécois, Ch'timi ou Berrichon. Ça paraît simple, et pourtant c'est très compliqué. Car après la guerre de 1870, l'Alsace a été annexée par l'Allemagne. Après la victoire de 1918, elle est redevenue française. Mais suite à la débâcle de 1940, elle est redevenue allemande. Et en 1945, française à nouveau. Tomi a huit ans quand la Seconde Guerre mondiale éclate. Du jour au lendemain, il doit changer de nom, parler allemand, écrire en Sütterlin (cursive gothique), faire un dessin raciste pour son premier devoir nazi. Il obéit, il s'adapte. Il devient un caméléon : Français sous son toit, Allemand à l'école, Alsacien avec les copains. Heureux, quoi qu'il arrive. A la maison, sa mère, fantasque, chaleureuse et rusée, veille. Elle l'encourage à dessiner et à écrire, à rire et à faire rire, à déployer tous ses talents. Toute sa vie, elle a conservé les cahiers, les croquis, les devoirs, le journal intime de son fils, les affiches de l'époque. Ce sont ces archives incomparables qui ponctuent et réveillent les souvenirs de guerre de Tomi Ungerer.

Voici un livre que j'ai vraiment envie de vous présenter. On connait tous Tomi Ungerer comme un merveilleux dessinateur de livres pour enfants, aux histoires drôles et loufoques. Mais quand Tomi nous raconte ses mémoires de l'occupation, il nous offre, sans renoncer à son humour bien alsacien, un texte réaliste et critique sur l'annexion de l'Alsace pendant la Seconde Guerre Mondiale. Avec ce texte, il a voulu expliquer aux français, aux allemands et aux américains, ses trois patries, ce qu'était pour de vrai cette période de souffrance pour les alsaciens. Il ne l'a donc pas fait traduire. Il l'a réécrit trois fois, pour que chacun puisse avec son vécu prendre bien en compte la réalité de cette période. Trois livres donc, à choisir selon par quel bout de la lorgnette on veut apercevoir cette période (français, allemand, étranger):
  • "A la guerre comme à la guerre",
  • "Die Gedanken sind frei : Meine Kindheit im Elsass" (On est libre de penser : mon enfance en Alsace), celui que j'ai lu
  • "Tomi : A Childhood under the Nazi" (Tomi, une enfance sous le régime nazi).
Tomi Ungerer donc est ce jeune garçon à la plume facile et réaliste. De plus il possède un bon coup de crayon et croque tous ceux qui passent autour de lui. Ainsi nous découvrons les divers changements de l'Histoire, à l'endroit où on les a le plus ressenti, et nous voyons comment un garçon de huit ans se voit forcé de devenir allemand, ce tout le monde refuse, lui-même, sa famille, ses amis et les autres alsaciens, et de devenir un bon citoyen du Reich.

On voit surtout ce qu'ont dû vivre les Alsaciens : interdiction de parler français, interdiction de parler alsacien (bien que ce soit l'un des dialectes germaniques à la base de l'allemand moderne), interdiction de posséder tout ce qui pourrait rappeler la période française. Apprentissage forcé de la langue, d'une écriture plus en vogue depuis des siècles mais remis au goût du jour par les nazi, le sütterlin et les runes germaniques, enrôlement dans les Hitlerjugend (jeunesse hitleriennes), propagande, repression , traque des juifs....

Plus que des mémoires, ce livre est un recueil de souvenirs d'enfants et de ses premiers vrais dessins, qui datent justement de la guerre. Ils nous montrent un réalisme et un esprit critique hors du commun pour un enfant de 8 à 12 ans.

Un livre parfois noir, parfois très drôles, pimenté de cet amour léger et taquin bien alsacien, parfois un peu puéril, parfois très mature, parfois très critique... et surtout très vrai. Je pense que c'est le meilleur livre pour se rendre compte de ce qu'était l'occupation en Alsace. Un témoignage poignant.

Le titre du livre, "Die Gedanken sind Frei", est le titre d'une chanson populaire allémanique interdite par le régime nazi à cause de ses paroles : les pensées sont libres.

dimanche 20 janvier 2008

Des Femmes qui tombent : Pierre Desproges

Que se passe-t-il à Cerillac, "pittoresque bourgade aux confins du riant Limousin et du verdoyant Périgord" ? Depuis quelques jours, les femmes de la région sont victimes d'un étrange tueur en série. Rien ne relie les victimes à part que se sont des femmes et qu'elles vivent à Cérillac. Pas même le modus operandi. Une vieille merciaire communiste à tendances stalinienne depuis la répression du printemps de Pragues, une kinésithérapeute, une secrétaire de mairie tyrannique et castratrice avec tout le village, quatre femmes d'une famille bourgeoise... Et toutes la population est aux abois, sans compter les journalistes et petit politiciens qui accourent.

Par petits chapitres ressemblant à de petits sketch qui permettent de faire avancer l'histoire, L'auteur nous entraîne dans une histoire délirante. Comme d'habitude, il manie le verbe et le cynisme avec brio. On retrouve l'écriture recherchée, riche et caustique de ses sketches des années 80, comme les Chroniques de la Haine Ordinaire, avec le même cynisme grinçant et la même critique du petit français moyen, le même amour de la langue et de ses richesses, la même culture qu'il met au profit de l'humour. Mais Pierre Desproges n'est pas un grand scénariste, c'est un maître de l'humour caustique et du comique de situation. On accroche très vite à l'intrigue et on veut savoir la suite, mais au final, la chute ne tient pas la route. L'histoire aussi est un peu datée et on ne retrouve pas l'universalité des Chroniques ou des Réquisitoires.

Mais même sans être un chef-d'oeuvre, ce petit roman, son unique roman, reste un grand moment pour les amateurs de Desproges. Je conseille toute fois à celui ou celle qui aimerait découvrir Desproges de commencer par les Chroniques de la Haine Ordinaires, transcrites en version papier aux éditions Seuil/Points.

Quatrième de couverture:

Après avoir lu ce livre, mon éditeur, ma soeur, ma femme me demandent pourquoi l'aubergiste Gilberte a la tête enfermée dans un sac en plastique. Je réponds que je n'en sais rien. Peut-être s'agit-il d'un ultime geste de coquetterie assez compréhensible de la part d'une femme que l'on devine accorte mais pudique et qui aurait jugé inconvenant de montrer une langue pendante au premier découvreur de cadavre venu?
Mais peut-être pas.

C'est un mystère.

Il faut parfois laisser traîner des mystères à la sortie des livres.
Aux derniers chants de l'Odyssée, qui célèbrent le retour à Ithaque, l'auteur n'évite-t-il pas, avec quelque délicatesse, de s'étendre sur la surprise d'Ulysse décelant l'odeur d'after-shave au fond du lit conjugal enfin retrouvé? Le lecteur aura compris que ce livre, des femmes qui tombent, est en réalité un humble mais profond hommage rendu à Homer et à sa cécité.

L'Auteur