jeudi 13 novembre 2008

El Desdichado

Je suis le ténébreux, — le veuf, — l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie :
Ma seule
étoile est morte, — et mon luth constellé
Porte le
Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La
fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le pampre à la rose s’allie.


Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?

Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;

J’ai rêvé dans la grotte où nage la syrène…


Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.



Vous devez très certainement vous demander: mais pourquoi nous boursoufle-il les oreilles avec ce sonnet abscons de Nerval? Pourquoi? Pour l'intrigue... Car c'est l'intrigue d'un roman de Fred Vargas: Sans feu ni lieu .

Pourquoi Louis Kehlweiler dit l’Allemand, Marc, Lucien et Mathias, les « Évangélistes » de Vandoosler le Vieux, tiennent-ils à sauver Clément Vauquer, vingt-neuf ans, traqué par toutes les polices de Nevers et de Paris, un détraqué accusé des assassinats effroyables d’au moins deux jeunes femmes ? Peut-être que la réponse est dans ce poème...

Un nouveau polar de Fred Vargas - je les dévore en ce moment - avec, comme toujours, une écriture coupée au couteau: décalé, absurde, drôle et parfois tendre pour une histoire rondement menée.

Os

Embusqué sur le banc 102, place de la Contrescarpe, pour une sombre affaire politique, celui de la Contrescarpe, Louis/Ludwig Kehlweiler, dit « l’Allemand », ancien flic de l'Intérieur maintenant à la retraite , mais encore tracassé par quelques affaires qui le suivent, avise une drôle de « bricole » blanchâtre égarée sur une grille d’arbre, lavé par l'orage de la veille…

Ce petit bout d’os humain – car il s’agit bien de cela, la dernière phalange d'un orteil provenant d'un individu de sexe féminin ayant séjourné dans les intestins d'un chien – l’obsède. Pour lui, il n'y a aucun doute, le corps auquel appartient ce morceau d'os, doit pourrir dans un coin. Mais où? À Paris? Dans la banlieue? Ou à des milliers de kilomètres de là? Cette obsession lui fait oublier ses enquêtes parisiennes. À force de ténacité, il remonte la piste jusqu'en Bretagne et atterrissent dans un bled où Louis va retrouver son passé, un village perdu au bout de la Bretagne, entraînant avec lui Saint Marc, l'un des évangélistes de Vandoosler.

Fred Vargas est une vraie maîtresse de l'intrigue à la française: enchevêtrée, trouble, complexe, original, drôle, absurde... et partant une origine des plus banales, un simple bout d'os déféqué par un chien. Et elle nous fait suivre ce petit bout d'os des grilles d'arbre de la capitale jusqu'à une grève bretonne. Comme toujours, des personnages hauts en couleur, des descriptions et des dialogues très travaillés... Une belle réussite.

lundi 10 novembre 2008

Les trois évangélistes

Marc Vandoosler a le front appuyé à la grille d'une vieille bâtisse abandonnée du Vème. Il est dans la merde: universitaire sur le déclin (historien médiéviste), divorcé, sans le sous, en fin de bail, un vieil oncle à charge, un ancien flic pourri... Il a trouvé un bon plan, cette vieille bâtisse à louer pour une bouchée de pain, mais dans sa situation financière, il lui manquait encore les deux tiers du loyer. Il pense à deux autres connaissances, Matthias, un paléontologue, et Lucien, un fêlé de la Grande Guerre. Normalement, ça ne fait pas bon ménage, ces mélanges de périodes historiques, mais ça le fait bien marrer de voir ces deux anciens acolytes dans une merde aussi grande que la sienne. Les trois acolytes emménagent dans "la vieille baraque pourrie" avec le vieux Vandoosler, qui les appelle affectueusement, saint Marc, saint Matthieu et saint Luc, les trois évangélistes.

Tout commence avec un arbre, un jeune être, qui a poussé une nuit dans le jardin d'une vieille cantatrice, Sophia Simeonidis. Elle se résigne à demander à ses nouveau voisins qu'elle espionne depuis quelques temps de creuser une tranchée sous l'arbre, contre 30 000 francs, pour voir s'il ne cacherait pas quelque-chose: un cadavre peut-être? Peu après, la cantatrice disparaît, mais sa nièce, arrivée à qui arrive à Paris peu après sa disparition ne veut y croire; et les évangélistes décident de mener l'enquête. Début de l'histoire.

C'est le second Vargas ("Debout les morts") dans lequel je me suis plongé. Malgré la mauvaise critique, j'ai beaucoup aimé. Les personnages sont originaux, certaines scènes sont ubuesques, l'intrigue cherchée et pleine de rebondissement, malgré quelques longueurs. La fin est impossible à prévoir (Connaître la fin dès les 100 premières pages, c'est une chose qui m'énerve souvent dans les polars et qui m'avait détourné de ce genre).

Un bon livre, qui se lit bien, et qui m'a incité à continuer sur un troisième tome...

vendredi 7 novembre 2008

Cito, Longe, Tarde

Voici un livre que je ne pensais pas lire, très loin de mes lectures habituelles... Cito, Longe, Tarde: Vite, Loin, Longtemps, voici les conseils d'Hippocrate pour se prémunir contre la peste, et les seuls que l'on connaissais au moyen-âge, à part le diamant porté à l'annulaire gauche.

Pars vite et reviens tard... Je me suis donc lancé dans ce roman de Fred Vargas, et je l'ai dévoré.

Pour avoir rossé un armateur responsable de la mort de deux marins, Joss Le Guern, capitaine du chalutier Le Vent de Norois, a connu la prison, puis le chômage avant d'échouer à Paris et de devenir "crieur", place Edgar Quinet. Trois fois par jour, Joss relève les messages, accompagnés de pièces ou de billets, que ses clients ont déposés dans sa boîte et, trois fois par jour, perché sur une estrade, il crie les nouvelles devant les habitués du quartier. Un jour, Joss découvre dans sa boîte une étrange missive qui se révèle inquiétante. Au début, il ne pensais pas la lire, mais bon, chez les Le Guern, on est peut-être des brutes, mais on n'est pas des brigands. Et il la lit. Et les messages reviennent... Un plaisantin ou un cinglé ? Son ancêtre murmure à son oreille : " Fais gaffe à toi, Joss. Il n'y a pas que du beau dans la tête de l'homme. " Certains textes sont en latin, d'autres semblent copiés dans des ouvrages vieux de plusieurs siècles. Mais tous prédisent le retour d'un fléau venu du fond des âges...

En théorie, c'est un polar... Mais ce texte est étonnant: une histoire très recherchée, un enchevêtrement de personnages, et aucun n'est laissé de côté, tous fouillés en profondeurs, et chacun a la part belle. L'écriture est un peu noire, poussée dans la psychologie de personnages qui n'ont pas été épargnés par la vie, et pleine de savoir... Lorsqu'on entre dans l'histoire, on ne peut en sortir. Un coup de coeur inespéré... Et un auteur que je veux maintenant découvrir.

mercredi 5 novembre 2008

I 'd prefer not to...

Ah Bartleby! Ah humanité! Voici les derniers mots de l'une des nouvelles les plus connues de Herman Melville. Vous savez, le bonhomme avec la grosse baleine, Non?

Une histoire bien étrange que Bartleby le scribe :
Un avocat de la finance nous raconte une anecdote assez troublante qui lui est arrivée. Son affaire est florissante, mais n'arrive à fonctionner que parce que ses deux clercs sont complémentaire. Turkey, invétéré soiffard, n'est assez sobre pour travailler que le matin, alors que Nippers est d'humeur exécrable avant le repas de midi. Parce qu'il se fait vieux et que la charge de travail augment, il décide d'engager un nouveau scribe.
C'est ainsi qu'un matin, Bartleby se présente à lui. Il engage cet homme bien mis, discret et travailleur. Mais au bout de quelques temps, le scribe ose refuser un travail d'écriture que lui donne son patron: J'aimerais mieux ne pas... (I'd prefer not to) Et le scribe s'enferme dans ce gimmick, et dans ce refus de tout, un refus polis, voilé, mais inéluctable, qui désempare son patron, au point qu'il n'ose le licencier...

Ça faisait longtemps que je désirais lire cette nouvelle, et voir de plus près ce qu'étais réellement le Bartlebisme, cette maladie textuellement transmissible sont souffre le Petit dans Des Chrétiens et des Maures... C'est une nouvelle désopilante, où l'on est happé; on suit le désarroi de l'avocat, et l'on ne sait plus que faire de ce Bartleby... Ce n'est pas un coup de cœur, mais j'ai bien aimé... C'est un livre qu'il faut avoir lu. Ce qui n'est pas difficile, il fait une trentaine de pages...

lundi 3 novembre 2008

La Porte de la Paix Céleste, Shan Sa

La porte de la paix céleste, ça ne vous dit rien? Allez, faites un effort: en chinois, ça se dit Tien'Anmen...

Zhao le soldat, autodidacte inflexible dévoué au régime, et Ayamei la révoltée, chef de file du mouvement étudiant, courent dans les rues sombres de Pékin. La Place de la Paix céleste est couverte du sang des étudiants. Du sang des enfants de la Chine moderne, élevés dans l'idéologie étouffante du régime maoïste. Ayamei se cache, quitte Pékin, parcourt des milliers de kilomètres, fuit vers la montagne. Inlassablement Zhao suit sa piste. Son acharnement est à la mesure de sa foi dans le régime : aveugle et sans limites. Mais au long du chemin, le soldat tombe sur différents écrits que la jeune fille sème derrière elle. Au terme de cette longue traque, Zhao se laissera-t-il contaminer par la beauté et la poésie ou choisira-t-il d'ignorer la voie qu'Ayamei est en train de découvrir ?

Voici un livre que je voulais lire depuis un certain temps. Une fois encore, Shan Sa nous emmène au beau milieu d'une période trouble de l'Histoire de Chine, le mouvement du 4 juin, qui a vu une manifestation étudiante se faire réprimer dans le sang. Ce livre nous parle d'un événement qui a marqué la vie de Shan Sa:
"Après l’événement Tian An Men, j’ai choisi de renaître en France."

Les mêmes éléments que dans la Joueuse de Go sont rassemblé dans cette traque. Le destin de deux jeunes gens que tout oppose, pour ne pas dire tout affronte, et l'alternance des points de vue au fil des chapitres. On s'attache aux deux jeunes gens dont on sait qu'ils ne pourront se rencontrer que dans la douleur. Même si nous euopéens, nous ne pouvons que prendre partis pour la belle Ayamei, avec tout ce que sa cause puis sa fuite a d'héroïque et de romantique, il nous est impossible de ne pas comprendre le jeune soldat.

Ce livre est une pure merveille que je recommande, à tous ceux qui veulent voir la chine par l'autre bout de la lorgnette, et à tous ceux qui aiment les amours poétiques impossibles .

Ce livre a reçu le prix Goncourt du premier roman en 1998.
Elle nous parle de son livre ici.